A moins de ne jamais regarder la télévision, vous n'êtes pas sans savoir qu'un peu partout en France, des étudiants se sont engagés dans une lutte contre la loi de réforme sur l'autonomie des université. Et que les étudiants de Lyon 2 en font partie, parmi eux, votre serviteur y a, lui aussi, pris part. Que les soi-disants anarchistes qui ont pillé le Leader Price se rassurent, mon coup de gueule sur les dérives libertaires, c'est l'autre jour que je l'ai poussé. Les CRS ont rappliqué sur le campus occupé de Bron, ce fut la deuxième intervention policière sur un campus lyonnais. Avec des moyens déployés bien supérieurs à la somme que le Leader Price a perdue ce soir-là (quelqu'un a une idée de ce que coute une heure en hélico? Je ne parle même pas des nombreux policiers présents sur les lieux, il paraît qu'une heure de travail d'un policier coute environ 100 à l'Etat). S'en est suivie une fermeture administrative de la fac, qui était effective jusqu'à hier matin. La semaine dernière, une assemblée générale pleinière a voté un vote à bulletin secret, mais la présidence a voulu en organiser un dans le dos des étudiants bloqueurs, ce qui fait qu'il n'y avait pas un mais deux scrutins, et que les résultats de l'un contredisait ceux de l'autre. C'est ainsi que les étudiants bloqueurs ont reconduit le blocage... ou tout du moins ont-ils essayé. Mais quelle ne fut pas ma stupéfaction le lendemain, quand en arrivant sur le campus le matin, j'ai vu un attroupement d'étudiants qui s'apprêtaient à reprendre leurs cours Certains, comme moi, horrifiés par la présence de CRS, évacuant de force le campus, d'autres, applaudissant la reprise des cours.
Je constate une chose, c'est la troisième fois qu'il y a une intervention policière à Lyon 2. Ce qui ne semble pas avoir marqué la plupart des gens. Je devrais peut-être rappeler une chose. C'est qu'avant que cet avorton de Sarkozy n'arrive à l'intérieur en 2002, la dernière intervention policière sur un campus, c'était la Sorbonne en mai 68. A l'époque, ça a fait un scandale. Aujourd'hui, la réaction, c'est "rien à foutre de cette loi, je veux aller en cours, quoi, les CRS ont chargé les bloqueurs? c'est bien, ça leur fera les pieds, et on pourra retourner en cours." en un mois, on a vu plus d'interventions policières sur des campus qu'on en avait vues ces quarante dernières années. Je constate qu'il y en a à qui ça a l'air de plaire. Alors je vais prendre ces sympathisants des dérives sécuritaires dans le sens du poil. Dans la perspective d'en finir avec la contestation, je propore, pour commencer, qu'on vire tous les profs, ces dangereux gauchistes qui prêchent la contestation. Je propose également qu'on grillage les campus universitaires et qu'on poste un maton, ou un flic ou un militaire à chaque entrée. Sinon, on peut aussi dresser des murs hérissés de tessons de bouteilles, histoire d'être plus dissuasifs. Vous trouvez que ça fait caserne? Bien vu, vous avez gagné le droit de lire cet article jusqu'à la fin. Vous trouvez que j'exagère? Oui, mais en fait, pas tant que ça. Si on prend l'exemple du campus de Bron, il illustre assez bien la dérive sécuritaire qui est déjà très présente en ville, et qui commence à contaminer les universités. Le forum, la principale cour du campus de Bron est sous video-surveillance. Une bonne partie du campus est grillagée, les cartes d'étudiants, qui sont des cartes à puces, sont aux cartes d'étudiants ce que les passeports électroniques sont aux passeports, pleines d'informations sur vos activités, notamment militante, on n'est pas loin du délit d'opinion. Ne peut-on pas clairement voir ici un aveu de peur de la part de l'université quant au potentiel contestataire de ses étudiants?
C'est pour cette raison que je propose qu'en lieu et place d'un campus universitaire, ou on apprend aux gens à réfléchir, on fasse une caserne, où on apprendra aux jeunes à être des crétins dociles et soumis. Pour ce projet de société, je propose qu'on remplace les professeurs par des instructeurs militaires, aussi prompts à transmettre leur connerie que des enseignants le sont à transmettre leur savoir. Si la discipline est devenue une priorité sur le savoir, autant l'assumer et aller jusqu'au bout, et revendiquer haut et fort vouloir formater..., pardon, former les gens du peuple, pour qu'ils soient cons comme des balais. C'est vrai que le fait que des gens du peuple pensent, ça pose de gros problèmes aux gens du pouvoir. A partir du moment ou n'importe quel populo sait penser par lui même, ça donne au peuple une force de contestation énorme. De quoi se chier dessus quand on est intelligent, riche et puissant.
Ce qui m'amène au fond du problème, pourquoi la justice sociale est en berne. Qu'on ne vienne pas me parler d'argent, de ce point de vue, le patronnat est d'assez mauvaise foi. Ils te parlent de dette publique, mais ne veulent pas payer plus d'impots, alors que ce que le fisc leur laisse sur un mois de salaire correspond à ce que beaucoup de gens de milieux modestes aimeraient déjà bien gagner en un an. Quand on parle de justice sociale et de démocratie, cela tient dépend toujours d'un équilibre entre les pouvoirs. Pour éviter que le peuple perde toute prise sur la vie politique, il est essentiel de séparer les pouvoirs. De façon à ce que la vie politique soit aussi peu que possible l'affaire d'un seul. C'est ainsi que pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire sont séparés. Un des grands espoirs que la démocratie portait avec elle, c'était l'ascension sociale, l'idée qu'un homme du peuple, un simple paysan puisse, lui aussi devenir quelqu'un. C'était déjà un peu vrai si on se réfère au domaine commercial, même avant la Révolution (n'oublions pas que ladite révolution était l'initiative de la bourgeoisie, et que le bon peuple affamé a été passablement instrumentalisé dans cette affaire), mais le simple homme du peuple était jusque là exclu de la vie politique, puisqu'il ne prenait part à aucun suffrage. Mais on pouvait donc envisager que l'homme du peuple se fasse un nom. En principe, c'était possible, mais jusqu'à la fin du XIXe siècle, il restait un obstacle pour que les chances soient vraiment données à tous : il fallait que tous aient accès à la connaissance. C'est ainsi que l'école est devenue obligatoire pour tous (et toutes). Si on récapitule, pour la mixité sociale, il faut prendre en compte trois paramètres qui étaient pendant longtemps à une minorité de privilégiés : l'argent, le pouvoir, et la connaissance. Pas besoin d'être grand clerc pour constater que c'est petit à petit ce vers quoi on retourne. Tandis que l'argent a été la première chose à laquelle l'homme du peuple avait accès et que, pendant longtemps, il a été difficile de généraliser cet accès, faute de poids politique et de connaissance, aujourd'hui, les richesses ont été la première chose la plus mal partagée, puis vient maintenant la connaissance. Vous vous demandez pourquoi je n'ai pas mentionné le pouvoir? Tout simplement parce qu'en dépit de certaines affirmation selon lesquelles nous sommes dans une démocratie de fantoches, et même si c'est bel et bien ce vers quoi nous nous dirigeons, tous les citoyens sont pour l'heure appelés à prendre part aux suffrages. Mais c'est curieux, une fois dépossédés de la connaissance, ils vont moins s'emmerder à se demander pourquoi c'est important, et vont affirmer que c'est comme ça et pas autrement.
Vous me suivez, maintenant? Une aristocratie, qui serait une élite à la fois financière, politique et intellectuelle aurait les coudées franches une fois seule. Ces personnes rassemblant les trois facettes de l'élite entre les mêmes mains, il leur devient assez facile de créer du copinage entre les trois, utiliser le contrôle qu'ils ont sur ces trois éléments pour assoir leur pouvoir. Ils contrôlent l'argent, ils ont pris partiellement contrôle du pouvoir politique, puis ils prennent maintenant contrôle de la presse pour un lavage de cerveau massif, grace auquel ils pourront justifier leur politique qui va leur permettre d'être de plus en plus riches et de plus en plus puissants. L'éducation, dernier bastion du savoir que l'argent et le pouvoir n'ont pas encore réussi à pervertir, constitue pour eux une menace, dans la mesure où elle peut leur donner des armes valables, intellectuellement, pour critiquer une politique injuste. Le gouvernement et le patronat n'ont pas encore réussi à nous asservir complètement, parce qu'une autre élite intellectuelle, qui n'intéresse pas le pouvoir, et qui, par conséquent, n'y est pas soumise, créé encore un sursaut contestataire.
La clé du problème, en y réfléchissant, c'est bien ça. L'argent, le pouvoir et le savoir, quand ils sont inégalement partagés, et que les mêmes personnes constituent l'élite de chaque, deviennent une menace pour le peuple. Je pense, malgré tout qu'il y aura toujours des élites, des gens plus riches, plus puissants ou plus instruits que d'autres. Mais ce qu'il faut, c'est dissocier ces élites, pour que leurs intérets soient différents, mais toutefois complémentaires. Il incombe aux entreprises de prospérer pour donner du travail et des moyens de subsistance à chacun. Il incombe à l'Etat d'administrer de la façon la plus juste possible, en pensant bien que c'est le peuple qui les a mis là, et que c'est au service du peuple tout entier qu'ils sont, et pas seulement d'une fraction de celui-ci. Enfin, puisqu'on parle de démocratie, il incombe à l'éducation de former le peuple à la citoyenneté, et de le former aux humanismes pour nourrir chez lui un modèle de société qui déterminera les personnes pour lesquelles il vote, et ce qu'il est prêt à accepter de la part d'une grande entreprise, en tant que consommateur, mais aussi en tant qu'employé.
Bref, le fait qu'aujourd'hui, personne ne se scandalise de la présence policière sur un campus universitaire montre, paradoxalement, à quel point on a besoin de cette université, dont le savoir n'est pas réservé à une élite, mais bien à la disposition de tous et toutes, pour que TF1 ne supplante pas l'école dans sa mission d'éducation populaire et pour que plus jamais on ne voie ça :
Charge de CRS à l'université Paris X à Nanterre