Chapitre 2 : L'esprit des bergers
Au bout de trois jours il partit hors du village, à la recherche d'un autre endroit où il recevrait un réseau traditionnel, une fois de plus, rien n'y fit. Du flanc de colline où il s'était installé, au loin, il vit la ville de Toulouse. Elle était à la fois proche, mais pourtant tellement loin. Un peu plus haut, un berger faisait paître ses brebis. Julie l'accompagnait. Le voyant, elle l'appela. Edmond, voyant Julie et cet homme en pleine force de l'âge, monta les voir.
-Edmond, dit-elle en tendant la main vers le berger, voici mon père, il est berger dans la région, mais il vit un peu à l'écart du village, pour s'occuper de son troupeau.
Le berger tendit une main chaleureuse à Edmond.
-Salut, gamin, la petite m'a pas mal parlé de toi.
Edmond remarqua un accent pyrennéen assez prononcé.
-Alors, comme ça, tu viens de Lyon? Ça doit être pas mal différent de Toulouse.
-Je ne sais pas, je ne suis jamais allé à Toulouse, dit-il en regardant la ville rose, mais je ne pense pas que ce soit tellement différent d'ici.
-C'est là que j'ai été étudiant quand j'étais jeune, avant que ma femme et moi on s'installe ici, et que la petite naisse. Ben, Toulouse, c'est une ville d'enchanteurs, mais à part ça, je ne sais pas si c'est tellement différent de chez vous.
-Il faudrait que j'aille voir.
-Bon, en attendant Toulouse, est-ce que tu as faim, garçon?
-Oui, assez.
-Eh ben, qu'est-ce que tu dirais de casser une petite croûte à la maison?
-Merci, c'est gentil, monsieur...?
-Pierre Dugard, mais appelle-moi Pierre.
Edmond était fasciné par cet homme, ce berger qui semblait hors du temps. Il était exactement comme dans les histoires qu'il lisait quand il était petit, un homme modestement vêtu, mais dont se dégageait une majesté difficile à décrire. Il avait la cinquantaine élégante. Sous sa cape, il portait une fine chemise à carreaux, et un pantalon de velours. Il était grand, et mince. Ses cheveus bruns grisonnants ornaient une tête un peu dégarnie et des traits marqués, à l'image de cette nature à la fois majestueuse et un peu hostile qui les entourait. Vu de profil, en voyant M. Dugard, on autait pu penser à un aigle, mais sa bonhommie et sa bienveillance contrastaient avec ce physique un peu froid.
Alors qu'ils marchaient vers la maison du berger, lequel était en tête du mouvement, Edmond et Julie, qui étaient un peu plus bas, parlaient à son sujet.
-Il a sa propre maison, et toi la tienne? demanda Edmond.
-Non, dit Julie, je suis un peu jeune pour avoir ma propre maison, en fait, je suis encore étudiante à Toulouse, mais en ce moment, je suis en vacances. La maison est à mes parents, mais souvent, mon père doit partir pour s'occuper des moutons. Petite, c'était lui qui s'occupait de moi, mais maintenant, j'ai pas mal de choses à faire à la fac, et je suis plus joignable à la maison qu'à la bergerie où il n'y a pas le téléphone.
-Et ta mère? risqua Edmond.
-Elle est morte quand j'avais six ans.
Edmond resta silencieux, embarrassé, il tendit la main à Julie, qui la lui prit spontanément, ils marchèrent ainsi jusqu'à la bergerie, qui se trouvait une demi-heure de marche plus loin. Ils déjeunèrent ensemble, puis restèrent tout l'après-midi ensemble. Edmond apprit beaucoup de choses sur M. Dugard. Celui-ci était un ancien employé dans une banque. Il avait fait de longues études et gagnait plutôt bien sa vie. Il vivait sur la côté, mais lors du grand choc climatique, leur maison fut engloutie et la région fut déclarée zone sinistrée. Lui et sa famille survécurent pendant quelques années, comme commerçants itinérants, jusqu'au jour où son épouse fut emportée par une maladie. Lui et sa fille durent s'installer au village de Brissac, où ils se trouvent toujours actuellement. Dugard savait déjà que sa fille avait des pouvoirs pour la magie. De fait, tous les humains en ont, c'est beaucoup moins la question d'avoir des pouvoirs ou non que de l'environnement dans lequel on grandit. Celui qui vit dans un monde où la magie est niée a beaucoup moins de chances de voir ses pouvoirs grandir. Par opposition, celui qui vit dans un milieu de mages, même sans être particulièrement doué, peut user de la magie, ensuite, certains sont plus doués que d'autres. Et ce sont ceux à l'aura la plus forte qui sont formés. Le père de Julie n'était pas extraordinaire, mais sa fille, en revanche, était plutôt douée. D'après Montignac, Edmond lui aussi aurait une aura qui demanderait à être cultivée. En fait, c'est beaucoup moins une question de don que de vocation, au même titre que la foi en Dieu. Edmond était incrédule, lui qui, quelques jours auparavant, ignorait jusqu'à l'existence de la magie, serait un grand mage en puissance? M. Dugard semblait lui-aussi d'accord avec cette idée. La nuit commençait à tomber, et M. Dugard enjoignit sa fille et son ami à rejoindre le village avant qu'il fasse nuit noire et qu'ils n'y voient plus rien. Au moment de partir, il demanda à parler seul à seul à Edmond. Quand Julie fut sortie, M. Dugard demanda ouvertement à Edmond.
« Elle te plaît, ma fille?
-Euh... », Edmond était un peu pris de court. En effet, Julie était une très jolie fille, mais jusqu'ici, la question d'un amour sérieux ne s'était jamais vraiment posée pour lui. « Je l'aime bien, elle a beaucoup de coeur.
-Oui, c'est ce que je trouve aussi. Moi, je pense que tu devrais tenter le coup. À ma connaissance, elle n'a personne en ce moment. Et j'ai comme l'impression que tu lui plais...
-Je vous remercie pour vos conseils, M. Dugard.
-Appelle-moi Pierre, garçon. Si d'aventure, tu vas plus loin, je t'avertis juste, ne la rends pas malheureuse. Si jamais tu la rends malheureuse, tu auras affaire à moi.
Finalement, Edmond quitta la bergerie, pour rejoindre Julie, qui l'attendait dehors. Ils reprirent le chemin vers le village. Ils restèrent longuement sans parler. Finalement, Julie rompit le silence. « De quoi avez-vous parlé avant de partir? »
-Oh... des histoires d'hommes, répondit Edmond, pas tout-à-fait honnête.
-Menteur, dit simplement Julie. Ton coeur ne me dit pas du tout la même chose.
Edmond comprit à ce moment quelle forme les pouvoirs d'un mage pouvaient avoir, la capacité, entre autres, de pouvoir lire dans le coeur des autres. À ce moment, Edmond crut voir très nettement ce qu'il y avait dans le coeur de Julie, celle-ci, s'en rendant compte, devint rouge. Ils rentrèrent ensemble.
La nuit suivante, un orage eut lieu. Julie avait peur de l'orage et descendit dans le salon pour lire, Edmond, dans la chambre juste à côté, l'entendit. Ils finirent la nuit dans le même lit, et dès lors, c'est ainsi qu'ils passèrent l'essentiel de leurs nuits.