Chapitre 1 : premier contact
Edmond Legrand était ce qu'on pouvait appeler un employé bien sous tous rapports. Il se revendiquait d'un esprit rationnel et sans états-d'âme. Il travaillait comme cadre supérieur dans une grande firme pétrolière, passant la moitié de sa vie dans le ciel. Edmond adorait voler, aussi répondait-il présent chaque fois qu'un voyage d'affaires devait avoir lieu. En fait, il était un employé tellement consciencieux qu'il était souvent le dernier parti du bureau. Mais la véritable situation, bien plus triste que ce que pourrait penser celui qui la voit de l'extérieur, c'est que personne ne l'attendait chez lui. De temps en temps, il prenait un verre avec une autre employée, et finissait la nuit avec elle. Mais le plus clair du temps, de retour chez lui, la seule compagnie qui l'attendait, c'était son chat. Un jour, au lieu de se poser sur la piste d'aterrissage d'un aéroport, son avion dut se poser en catastrophe quelque part dans les Pyrennées, devenu une terre de mystères, depuis que la civilisation industrielle l'avait abandonnée. Edmond pensait que ce voyage n'en serait qu'un parmi d'autres, il était loin de se douter que sa vie allait basculer, dans cette région, qui n'était pourtant pas très loin de chez lui. Sonné par le choc de l'aterrissage, il s'évanouit.
Quand il se réveilla, il était dans ce qui semblait la salle de séjour d'une vieille maison. Il était sur un canapé, une compresse sur la tête. Endormie dans le fauteuil juste à côté, une très belle jeune femme vêtue d'une longue robe grise et d'un châle de laine blanche. Edmond essaya de se lever sans la réveiller, sans succès. Elle sortit de sa torpeur, et ouvrit de grands yeux bleus. Elle avait de longs cheveux bruns, qui, détachés, tombaient sur son corps délicat. Elle était jeune, elle devait avoir 20 ou 22 ans, au plus.
-Alors, ça y est, enfin debout?, dit-elle d'une voix sereine, avec une douceur presque maternelle.
-Où suis-je? Demanda Edmond brusquement.
La jeune femme mit son doigt sur sa bouche.
-Ne vous inquiétez pas, vous êtes hors de danger, vous êtes dans les Pyrennées, à quelque 70 km de Toulouse. Votre avion a aterri dans un marécage, mais vous avez eu de la chance, les gens du village vous ont sorti des décombres. Mais qu'est-ce que vous veniez faire ici au juste?
-Rien, nous étions en route pour Caracas, pour négocier sur un puits de pétr...
La jeune femme lui mit brusquement la main sur la bouche
-Ne prononcez jamais ce mot ici, lui dit-elle sur un ton sec.
-Mais pourquoi?
-Vous avez vu tous ces marécages autour?
-Oui, répondit-il, l'air de ne pas comprendre.
-Avez-vous une idée de ce qu'il a pu y avoir ici, avant?
-Je ne sais pas, des champs, ou quelque chose dans ce genre-là.
-Exactement, voici maintenant 20 ans que ce ne sont plus que des marécages, dans lesquels on ne peut guère faire pousser que du riz. On ne peut faire pousser le blé qu'à flanc de montagne. Notre région a payé le prix fort pour ce poison extrait des entrailles de la terre.
Edmond était incrédule. Etait-il possible que dans son propre pays, l'or noir ait pu faire souffrir tant de monde? Il savait que certains pays s'étaient entretués pour cette ressource, mais lui-même n'aurait pas tout sacrifié pour, et ne pensait pas l'avoir fait. Car à ses yeux, une vie humaine avait toujours plus d'importance. Il voulait leur expliquer cela, mais la jeune femme lui fit bien comprendre qu'il valait mieux se taire. Bien sûr, il avait connaissance du réchauffement climatique, mais ses effets étaient donc au-delà de tous ses soupçons. Il s'en voulait pour cela, mais il avait une mission pour le Venezuela, et il lui fallait partir, vite, avant que son métier ne parvienne à la connaissance de tous.
La jeune femme vint lui sussurer à l'oreille « Il vaut mieux que cette histoire de P.E.T.R.O.L.E. reste entre nous, n'en parlez à personne d'autre dans le village, si vous voulez éviter les ennuis ».
Edmond sortit de la maison et vit un village typique des Pyrennées, tout à flanc de montagne, avec des allées pavées. La jeune femme le poursuivit. « J'allais oublier, mon nom, c'est Julie Dugard, et vous? »
-Edmond Legrand, ravi de vous connaître.
-Pas tant de manières, ici on n'a pas l'habitude.
Un homme de 65 à 70 ans vint à leur rencontre à ce moment précis. « Alors, c'est vous, le voyageur égaré, content de voir que vous allez mieux, soyez le bienvenu dans notre humble village. Je me nomme Philippe Montignac, je suis le maire de cette bourgade »
Il tendit à Edmond une main amicale, que celui-ci saisit nerveusement. Le vieil homme semblait sentir la nervosité d'Edmond, mais son expression restait la même. « Ne vous inquiétez pas, il ne vous sera pas fait de mal, nous sommes des mages, pas des sauvages. »
Edmond crut qu'il avait mal entendu : « Des quoi? »
-Des mages, voyons, ne faites pas comme si vous aviez mal entendu.
Julie s'empressa d'intervenir. « Je suis désolée, dit-elle, je n'ai pas eu le temps de vous le dire. Ici, nous sommes des mages, des mages forestiers vivant dans le respect de la nature. Quand la civilisation industrielle a déserté cette région à cause du climat devenu trop hostile, c'est la nature qui est venue y reprendre ses droits, et nous avons pu rester ici, parce que nous savions la comprendre, la respecter et avoir son respect en retour. »
-Vous m'attendiez ou quoi?
-Non, dit Montignac, tout en laissant comprendre qu'il allait rajouter quelque chose par la suite, mais il y certaines règles de l'hospitalité qui régissent notre communauté, et j'ai plaisir à penser que les gens n'arrivent pas jusqu'à nous par hasard. J'ai vu la machine avec laquelle vous vous êtes écrasés à quelques kilomètres d'ici, mais je me demande ce que vous faisiez là-dedans.
-Je partais... en vacances.
-En vacances, hein? Je ne suis pas spécialiste, mais je suppose que vous devez être bien fortuné pour voyager à bord d'une machine pareille.
-Ben...
Edmond n'en dit pas plus, il allait dire « Je ne sais pas, c'est ma boite qui paie », mais le regard accusateur de Julie le dissuada. Edmond jeta un coup d'oeil furtif à Montignac, dont le regard laissait très bien comprendre qu'il ne croyait pas un mot de ce qu'il venait de lui dire. Mais il n'allait jamais lui reposer la question, et se contenta de cette réponse peu convaincante. Pendant qu'il se remettait de cette inquiétude, Edmond regarda les lieux autour de lui. Il était incrédule, mais le mystère des Pyrennées venait bel et bien de se dissiper à ses yeux. Les images-satellite confirmaient la présence de civilisation, et pourtant, il semblait que personne n'en savait davantage. Sauf ceux qui y étaient allés, et qui, de deux choses l'une ne revenaient jamais, ou revenaient, mais n'en parlaient jamais, comme s'il leur avait été impossible d'en divulguer un mot. Il commença à s'inquiéter.
-Qu'est-ce que vous allez faire de moi? demanda-t-il sur un ton nerveux.
-Absolument rien! En voilà, une drôle d'idée! Je voulais juste vous dire que je ne crois pas que vous soyez arrivés chez nous par hasard, et que vous deviez être lié aux mages d'une façon ou d'une autre. Vous pourriez souhaiter rester chez nous vous seriez le bienvenu mais n'y voyez aucune obligation. Si vous voulez partir, vous êtes libre, personne ne vous en empêchera. Par contre, vous ne devrez jamais divulguer notre présence dans le monde technologique. Les hommes ne sont pas disposés à admettre la magie pour le moment.
Edmond resta perplexe, il accepta de rester quelques jours dans ce village, le temps de se remettre de l'accident qu'il avait eu. A plusieurs reprises, il prit son téléphone portable, espérant trouver un réseau, mais sans succès. Julie lui proposa d'utiliser le téléphone, mais l'opérateur ne reliait qu'à l'intérieur de la zone occulte, et ni l'un, ni l'autre ne connaissait l'indicatif pour téléphoner en dehors, ni n'avait la moindre idée de ce que cela coûterait. Edmond dut donc se faire une raison et attendre, dans un village où tous les opérateurs sont des réseaux parallèles.