J'ose récidiver sur mes théorisations à deux balles, ce que j'avais déjà commis lors de mon précédent article sur les lieux centraux1 que représentaient les gares de correspondance. J'ai découvert ensuite que quelqu'un avait théorisé l'arrêt de bus comme élément géographique, sur un site tout ce qu'il y a de plus sérieux (http://www.espacestemps.net/document2732.html), alors je me suis dit qu'après tout, ma théorie fumeuse n'était peut-être pas totalement aberrante.
Le concept d'aujourd'hui proposé par tonton Moutarde (aucun lien de parenté avec le colonel du Cluedo) tourne donc autour de la ville. Plus exactement, de la Nazeville. Je vais chercher à vous expliquer comment nous est venue cette idée puisqu'elle a été développée en collaboration avec ce cher Bastien.
Nos récentes pérégrinations, qu'elles soient outre-Rhin comme au cur de notre Brave Patrie, ainsi que notre culture géographique plus générale, ajoutées à ma fascination pour les trous géographiques (et d'ici peu j'écrirai un truc sur mon Eldorado à moi), ont fait émerger en nos esprits cette vision pleine d'a priori autour de splendides trous dont le monde entier est rempli. Pour restreintre notre propos, cocoricons un peu et arrêtons-nous-en à quelques noms proches eud'cheu nous (ça vous fera revoir votre géographie, bande d'ignares).
Car, si vous citez Vierzon, Montargis, Vitry le François, Brive la Gaillarde, Montluçon, Dreux, Châteauroux, Valenciennes... au commun des mortels hormis, peut-être, celui qui pourrait y résider vous avez toutes les chances de recueillir une mine de dégoût. Leur réputation les précède, comme on dit. Mais quelle réputation, sinon une aura maléfique faite de clichés ? Ou, généralement, faite de mauvais souvenirs (lors de retours de vacances par exemple). Faisons uvre d'égocentrisme : pour moi, la Belgique est un pays moche, que j'assimile à une pluie battante sur une autoroute en travaux et derrière des camions ; Chalon sur Saône, en revanche, est une superbe cité, car à chaque fois que j'y suis allé il y faisait un beau temps. C'est, schématiquement, ce qu'Armand Frémont avait appelé l'« espace vécu » (La Région, espace vécu, 1976, rééd. 1999).
L'idée nous était venue alors, avec Bastien, d'aller explorer à notre rythme, nous ne sommes que de pauvres petits étudiants quelques-uns de ces coins. Pour le trip, déjà (envoyer une carte postale de Nogent le Rotrou a toujours son charme...) ; pour la démythification, ensuite : ces villes sont-elles si pourraves que ça ? Mais dans ce cas, pourquoi il y a toujours autant de connards qui y vivent ?
Quelques passages à Châteaudun, Montargis, Châlons en Champagne (ville que les candidats au Capes d'histoire-géo connaissent bien...), ont pu m'en révéler des charmes insoupçonnés (et insoupçonnables, au vu de la région alentour !) ; j'ai choisi ces trois-là pour leur principal point commun : ce sont des villes de garnison, ce qui est rarement mis en avant par les offices de tourisme.
Bon, comme revers de la médaille, il faut bien admettre que pour certaines, on a beaucoup de mal : notre virée à travers la Picardie nous a traumatisés, et les champs de betterave avec les silos qui se dressent fièrement au milieu ne nous poussent pas à augurer d'un bon il les villes qui ont pu y grandir. Le trajet en voiture entre Pithiviers et Montargis, en passant par Beaune la Rolande, est toujours un supplice pour moi ; la ville de Migennes, champignon qui a poussé à partir de la gare, m'a marqué par son peu d'intérêt ; le cauchemar est grand lors de la traversée de la plaine de Caen battue par les vents et la pluie, au milieu de laquelle se dresse l'ancienne cité minière de Soumont (et je ne parlerai même pas des cités minières du Nord, qui brillent par leur mocheté pour beaucoup d'entre elles) ; pour finir, mais la liste est prolongeable à l'infini, je n'aimerais pas être chargé de la promotion touristique de Mourmelon, Nazeville honoris causa, plantée au milieu d'une région d'une platitude exquise, dotée de multiples camps militaires (Mourmelon, Moronvilliers, Suippes) qui ajoutent de la couleur aux champs de betterave à perte de vue...
Notre but, à Bastien et à moi, est de détruire (pourquoi certains disent « déconstruire » ?) les visions peu glorieuses dont pâtissent ces riantes cités. Cela pourra certes s'avérer difficile, mais jamais impossible. Partout, je dis bien partout, il y aura du charme à trouver. Bien sûr, si on aime la montagne ou la mer, c'est pas à Châteauroux qu'on se sentira bien ; et celui qui aime les grandes villes risque d'être malheureux à Yssingeaux. Mais, sans envisager d'y vivre, on peut toujours y trouver un intérêt.
Se greffe à cela un autre aspect de l'« espace vécu » : au-delà de l'esthétique elle-même, une ville n'aura jamais la même image dans notre esprit si l'on connaît quelqu'un qui y vit ou y a vécu. Ce qui peut se traduire dans les deux sens : j'ai connu quelqu'un de Mamers qui me laisse une image exécrable de cette ville, alors que Le Cercueil (Orne), pourtant un trou parmi les trous, ne peut que m'évoquer une belle Russe dont j'ai déjà fait mention ; Le Teil, en Ardèche, qui s'enorgueillit d'un patrimoine urbain industriel constitué de l'ancienne carrière de ciment Lafarge, ne peut que me faire penser à une étudiante lyonnaise ô combien remarquable (épisode à suivre ?).
Quant à ce point-là, malheureusement, nous ne pouvons rien faire : arrangez-vous juste pour connaître des gens sympathiques qui viennent de bleds complètement nazes.
Je vais finir mon propos en faisant une requête : s'il pouvait se trouver des gens qui puissent faire changer mon image de Mortrée, charmant chef-lieu de canton ornais coincé le long d'une nationale entre Sées et Argentan, dont les rares commerces comptent un magasin de surplus de l'armée et un concessionnaire de voiturettes, je leur en serait éternellement reconnaissant. Car Mortrée, en raison de sa proximité (à l'échelle de la voiture, j'entends) avec Alençon, a constitué pour moi un lieu de pèlerinage hebdomadaire pendant une année presqu'entière, MA Nazeville. Je sais, mon état psychiatrique ne s'arrange pas...
1Sans rapport, pour ceux qui connaissent, avec le modèle de Christaller. Quoique...
